ÉCHEC DE MISSION : QUELLE SOLUTION POUR HAÏTI ?

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Par Skason Baptiste • Dans: Opinions

Aujourd’hui, le précipice menaçant la nation haïtienne est devenu plus profond et on pense qu’elle s’en serait même rapprochée. Plus d’un, demande quelle formule nous permettra de dépasser nos différends et d’être capables d’adresser cette crise endémique, structurelle et conjoncturelle, qui semble dépasser tous les décideurs. D’autres croient tout raccommodement impossible. 

L’opinion publique estime que les troubles des 6 et 7 juillet 2018 avaient marqué un tournant décisif au virage duquel la leçon de l’intérêt général aurait été apprise. Cependant, le moment de répit qui s’ensuivit fut galvaudé et s’acheva en ce qui consiste, peut-être, un point de non-retour. En effet, ce fut une occasion ratée pour la société haïtienne, une chance perdue de dire « JAMAIS PLUS ! »

A cet instant, les actions d’éclat qui auraient dû s’ensuivre revenaient aux élites. Alors, ayant été soulagé, le peuple haïtien leur aurait emboité le pas. Vrai, qu’il revenait naturellement au Président de la République, Jovenel Moïse de donner le ton, car la Constitution de 1987 en vigueur fait de lui le principal garant de la bonne marche des institutions du pays. Cependant, il aura choisi de gâcher les opportunités qui s’étaient présentées à lui – des occasions de faire tout le bien qui aurait servi la Nation.

Aujourd’hui, l’heure est critique. L’opposition politique, radicalisée, s’accorde pour réclamer la démission d’un Chef de l’État, taxé de torts dont tout leader devrait se préserver. La jeunesse haïtienne s’enlise dans le désespoir et les masses populaires, désemparées, sont disposées à réitérer les agissements de l’année dernière. Certains disent même que l’on verra bien pire. Toutefois, bien des gens, soucieux et hésitants, souhaiteraient se préserver d’un avenir incertain et périlleux.

Aussi, nombre de personnes se placent-ils entre les deux pôles extrêmes que représentent, d’une part, le respect du mandat présidentiel et, d’autre part, la déchéance du locataire du Palais National. Ils optent pour une trêve et voudraient négocier une sortie de crise qui permettrait de dégager une alternative nationale, pacifique, viable et définitive.

Tout de même, ils admettent que la grande part des responsabilités de nos déboires revient, surtout et en premier lieu, à nos élites qui n’ont pas assumé leurs missions. Pour le structurel, elles n’ont pu transformer les conditions sociales inhumaines qui accablent le peuple haïtien depuis plus de deux siècles. Pour le conjoncturel, elles n’ont rien fait pour éviter que le pays en arrive là. Par leur indifférence, elles aussi y auraient grandement contribué.

En Haïti, l’application de la Constitution est volatile, dépendamment des intérêts. N’est-il pas ironique d’en appeler à la charte fondamentale qui n’aurait de valeur, aux yeux des autorités, que la lettre de l’article 134.1 relative à la durée du mandat Présidentiel de cinq (5) ans. D’ailleurs, on pense déjà à l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Aux dires des politiciens, les prévisions établies par celle de 1987 seraient à l’origine de leur incapacité de gouverner. On pourrait conclure qu’il ne nuirait en rien ni à personne de s’en passer royalement.

Par contre, d’autres esprits questionnent s’il est indiqué de conserver un mandat qui ne peut soulager les conditions des populations, améliorer la situation du pays, ni satisfaire les promesses faites au peuple haïtien, voire simplement exécuter la mission confiée au Pouvoir Exécutif ?

Pour eux, le respect d’un mandat évoquerait d’abord l’efficacité obtenue dans son exécution puisque l’échec de la mission en rend la durée dérisoire. Apparemment, le dernier recours de tout élu haïtien résiderait dans le respect de la durée constitutionnelle de son mandat, même quand ladite mission aurait failli.

Malgré tout, à la recherche de repères, les indécis nourrissaient l’espoir qu’une éventuelle adresse à la Nation offrirait un peu d’apaisement. Cependant, les paroles prononcées dans la nuit du 24 au 25 septembre 2019 par le président de la République ont été loin d’apporter le soulagement attendu. À preuve, une semaine plus tard, les manifestants continuent d’exiger son départ à travers tout le pays et surtout dans la capitale.  La situation ne cesse de s’aggraver.

De plus, en matière de communication responsable, il est recommandé de s’adresser à une population aux heures de meilleure disponibilité des citoyens. En l’occurrence, on s’attendait à ce que cette diffusion eût lieu entre sept et dix heures du soir ; tel n’a pas été le cas. De même, on notera que depuis le mois de mars écoulé, il n’y avait eu de messages sérieux provenant du Chef de l’État. Quels résultats auraient été obtenus si au moment opportun et dans un élan patriotique, le ton avait été convaincant, le langage respectueux et la communication sincère ? On ne le saura jamais. 

De surcroit, un appel laconique à la mise sur pied d’un gouvernement d’union nationale, lancé sans conviction, n’a pas su capter l’attention. Au contraire, il aura jeté de l’huile sur le feu. Trop longtemps, les pratiques favorables au dialogue avaient été habilement évitées ; par conséquent, personne n’y croit.

Par ailleurs, nulle entité socio-politique ne s’estime capable de raisonner avec les dirigeants haïtiens. Une fausse logique fait que toute position politique, plus ou moins confortable, les prédispose à faire la sourde oreille ; ce, jusqu’à ce qu’ils deviennent impopulaires.

D’habitude, les autorités haïtiennes n’invitent les contestataires à la table du dialogue qu’au moment où leurs interlocuteurs se sont irrémédiablement retirés, en exigeant leur départ. Ils ignorent que le refus de tout compromis politique, quand il en est encore temps, finit par dissiper les illusions d’entente que pourraient entretenir les plus modérés.

En effet, leur manque d’élégance, dire d’intelligence politique, a engendré la radicalisation de l’opposition dont les différents secteurs se sont résolus à faire front commun afin de renverser le pouvoir. Le résultat est là : quand les voix s’unissent pour obtenir l’aval populaire, le chaos s’installe et le danger se fait imminent. Actuellement, les troubles ont non seulement gagné les rues des villes haïtiennes, mais aussi les cœurs de leurs habitants frustrés et atterrés.

Anxieuses, les élites économiques, tout en négligeant leur devoir de contribuer à la paix sociale, tellement indispensable au développement national et à l’épanouissement de leurs intérêts directs, craignent les lourdes pertes qu’entrainent les casses effectuées par les hordes populaires déchaînées.

Sous le choc, la classe moyenne, habituellement absorbée par les gymnastiques exceptionnelles qu’obligent ses peines quotidiennes, s’inquiète de ne pas survivre aux frayeurs du chambardement qui lui semble inévitable et qu’elle ne peut empêcher.

De leur côté, refoulée dans la misère, les masses populaires tentent de survivre. Alors, il devient facile pour les belligérants en présence, chacun de son côté, de projeter les plus vulnérables des couches défavorisées au-devant de la scène. Leur motivation demeure leurs revendications bafouées, méprisées, mais immuables.

Pour sa part, la jeunesse haïtienne, confuse, perd de plus en plus confiance dans ses dirigeants. Elle refuse de suivre l’exemple de l’injustice, du mensonge, de l’incompétence, de l’immoralité et de l’erreur programmée. Car elle ne veut pas être complice des différentes classes politiques traditionnelles qui agissent contre la destinée de la Nation. 

Plaise au ciel, qu’à ce carrefour crucial, s’ouvre devant nous la voie vers le changement durable dans laquelle Haïtiens et Haïtiennes sauront trouver ensemble la solution qui tienne compte du bien-être des plus pauvres et de l’intérêt général. Plaise à notre bonne volonté commune, qu’à une année d’intervalle, la société haïtienne soit prête à consentir les sacrifices qui s’imposent pour aller de l’avant en jurant pour de bon : « JAMAIS PLUS ! »

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